Jeudi 14 mai 2026
Ac 1,1-11 – Ps 46 – Ep 1,17-23 – Mt 28,16-20
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Comment les apôtres ont-ils vécu ce jour de l’Ascension ? Comme un jour de fête ? Comme un jour de joie tel que nous le vivons ce matin ? Pas si sûr… Je serais même tenté de penser l’inverse au regard des différents témoignages que nous laisse l’Ecriture.
D’abord, dans les Actes des apôtres, les Onze restent interdits devant l’élévation de Jésus au point que deux « hommes en vêtements blancs » sont obligés de les tirer de leur torpeur : « Galiléens, pourquoi restez-vous là à regarder le Ciel ? » Mais le passage qui me fait dire que cet épisode n’a pas été facile à vivre se trouve dans l’évangile de Jean, véritable relecture théologique de l’Ascension anticipée par Jésus le soir de la Cène : « vous avez entendu ce que je vous ai dit, je m’en vais et je reviens vers vous. Si vous m’aimiez, vous seriez dans la joie puisque je pars vers le Père ». A mon avis, si Jésus est obligé d’appeler ainsi ses apôtres à la joie, c’est que son « départ vers le Père » n’a pas été vécu comme tel, mais plutôt comme un abandon. Et on les comprend en un sens : comment être dans la joie lorsqu’un ami s’en va définitivement ? Comment ne pas rester là à regarder le Ciel, perdu, hébété, désirant que cet ami revienne… et que tout se passe comme avant ?
Evidemment, je n’ai pas de réponse toute faite à ces questions. La douleur de la séparation, le sentiment d’abandon sont si profondément enracinés dans le cœur de l’homme qu’il serait naïf de vouloir les déloger à coup d’arguments théologiques. Cependant, je crois que la Parole de Dieu nous permet aujourd’hui de faire un pas de plus pour saisir en quoi l’Ascension est une Bonne Nouvelle pour les apôtres comme pour chacun d’entre nous.
Le premier indice se trouve dans le verset de l’évangile de Jean que je viens de citer : « je m’en vais et je reviens vers vous » dit Jésus. Enfermés dans leurs cœurs bouleversés, les apôtres n’entendent que la première partie de la phrase : « je m’en vais »… Pourtant, il ne s’arrête pas là. Il signifie ainsi que son départ est tout sauf un abandon ! D’ailleurs, dans l’évangile de ce jour, ce n’est pas Jésus qui met de la distance, mais les apôtres eux-mêmes qui, « quand ils le virent, se prosternèrent ». Jésus, lui, ne cesse de leur manifester sa proximité : il « s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles ». Paroles qui se terminent par cette promesse extraordinaire : « et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde ».
Ainsi, par ses mots, par ses gestes, Jésus montre à ses amis cette vérité tout à fait paradoxale : son Ascension n’est pas un éloignement mais un rapprochement. Ou, pour être plus juste, un rapprochement spirituel qui passe par un éloignement physique. Désormais, à partir de son Ascension, Jésus ne demeure plus EN FACE d’eux mais EN eux. « Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi » leur avait-il prédit le soir de la Cène.
Et je crois qu’il y a là un enseignement précieux pour nous aussi. Car, comme les apôtres, nous pouvons parfois être un peu chamboulés par le mode de présence de Jésus. Nous ne le voyons pas avec nos yeux de chair. Nous ne le ressentons pas dans notre prière. Bien souvent, il refuse de se manifester à nous d’une manière sensible. Combien de fois ai-je entendu des chrétiens témoigner de leur difficulté à persévérer dans la prière à cause de cet apparent silence de Dieu.
C’est précisément sur ce point que l’évangile de ce jour vient nous interroger. Et cette question posée aux apôtres nous est alors aussi adressée : « pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? » Chers frères et sœurs, à force de rechercher Jésus dans les signes extraordinaires et les manifestations sensibles, nous risquons de manquer sa présence au plus profond de nous. Une présence qui ne fait pas de vague. Une présence au plus intime de notre âme. C’est ce dont témoigne la magnifique prière de saint Augustin au cœur de ses Confessions : « Bien tard, je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard, je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors, et c’est là que je te cherchais, et sur la grâce de ces choses que tu as faites, pauvre disgracié, je me ruais ! Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ».
Ce matin, chers frères et sœurs, en célébrant son départ vers le Père, Jésus nous le rappelle avec insistance : « ce n’est pas parce que vous ne ressentez rien dans votre prière que je ne suis pas là ! Au contraire, je me donne tel que je suis, dans la douceur, dans le silence d’un cœur à cœur d’autant plus fécond qu’il est invisible, impalpable, insondable ». On ne peut pas mettre la main sur Dieu dans notre prière. C’est lui qui met la main sur nous pour nous bénir. Et, de cette bénédiction silencieuse découverte au coeur de l’oraison, il nous envoie avec un tout petit mot : « Allez ! » « Allez ! De toutes les nations, faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, apprenez-leur à observer ce que je vous ai commandé ».
Alors, chers frères et sœurs, puisque son envoi tient en un mot : « allons » ! Allons annoncer la Bonne Nouvelle aux hommes de notre temps ! Vivons intensément du baptême reçu au nom de chaque Personne de la Trinité ! Et témoignons du fait que le Christ a glorifié notre humanité dans la sienne ! Car, que nous le ressentions ou non, Dieu demeure au plus profond de nous et il nous envoie témoigner de cette présence « jusqu’aux extrémités de la terre ». Amen.
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