Solennité de la Pentecôte (Année A)

Dimanche 24 mai 2026

Ac 2,1-11 – Ps 103 – 1Co 12,3b-7.12-13 – Jn 20,19-23

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          « Et si notre différence était une force ? » Cette question, vous l’avez entendue comme moi à de multiples reprises. Elle a été mise à l’honneur il y a quelques années dans une campagne contre le harcèlement scolaire. Et elle revient régulièrement dans les médias, les réseaux sociaux ou les conférences de développement personnel. Et on comprend pourquoi ! Car elle dit quelque chose de profondément enraciné en nous, à savoir que la diversité est un grand bien ! C’est parce que l’autre est autre, et donc différent de moi, que nous pouvons ensemble construire quelque chose de solide. D’ailleurs, s’il y a bien une chose que nous détestons, c’est l’uniformité, le conformisme, la négation des particularités. Nous sommes, comme citoyens mais aussi comme chrétiens, profondément attachés au respect de la liberté individuelle et donc à la diversité.

Pour autant, chacun d’entre nous peut constater que notre société, qui prône haut et fort ce respect de la différence dans toutes les prises de parole publiques, est de plus en plus divisée et fracturée. Les communautés deviennent des communautarismes. Les opinions qui cohabitaient jusque-là deviennent des idéologies qui refusent de dialoguer. Les partis politiques, qui ne cessent d’affirmer leur attachement viscéral à la démocratie, n’arrivent plus à débattre. Et avouons-le, chacun d’entre nous est parfois acteur de cette polarisation de la société. Nous acceptons facilement l’autre tant qu’il ne vient pas déranger nos habitudes. Nous honorons sa différence tant qu’elle n’entrave pas notre mode de vie. Et finalement, nous célébrons la différence tant que l’autre nous ressemble.

Chers frères et sœurs, mon but, ce matin, ce n’est ni faire de la politique, ni donner une leçon de morale à qui que ce soit. Je ne m’en sens pas du tout légitime, étant moi-même aux prises avec ce double jeu. Cependant, ce que je remarque en lisant avec vous la Parole de Dieu, c’est que cette problématique n’est pas propre à notre époque. La tension entre l’unité et la diversité, entre la ressemblance et la dissemblance qui traverse toute société humaine, est non seulement traitée, mais assumée par la Bible.

C’est, semble-t-il, ce qui pousse saint Paul à utiliser la métaphore du corps humain pour parler de l’Eglise. Précisément parce que mettre ensemble des personnes aussi différentes, cela crée des tensions radicales. « Il en est ainsi pour le Christ, prêche-t-il. C’est dans un unique Esprit que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous avons été baptisés pour former un seul corps. Tous, nous avons été désaltérés par un unique Esprit ». Qu’y a-t-il de commun entre un chrétien issu du judaïsme, héritier d’une tradition millénaire d’adoration du Dieu unique, et un chrétien qui a baigné toute sa vie dans la culture gréco-romaine ? Qu’y a-t-il de commun entre des citoyens parfaitement intégrés à la vie sociale de Corinthe et des esclaves dont le quotidien consiste à servir ces derniers ? Saint Paul répond à ces questions d’une manière ferme : tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, nous appartenons au même Corps. Comment ? Par la puissance de l’Esprit Saint ! L’apôtre écrit en effet : « les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit. Les services sont variés, mais c’est le même Seigneur. Les activités sont variées, mais c’est le même Dieu qui agit en tout et en tous. A chacun est donnée la manifestation de l’Esprit Saint en vue du bien ».

Je crois que l’on tient là, chers frères et sœurs, une caractéristique essentielle de l’Esprit Saint que nous honorons en ce jour de la Pentecôte. L’Esprit est celui qui arrive à faire l’unité sans abolir les différences légitimes. Les hommes, eux, quand ils veulent imposer l’unité, le font presque toujours en niant les particularités. Ou alors, lorsqu’ils revendiquent leur liberté, ils le font au détriment des plus fragiles et des plus faibles. L’Esprit, lui, sait maintenir ce subtil équilibre entre l’unité et la diversité. Il fait la communion sans tomber ni dans le conformisme ni dans la division.

C’est ce que l’on constate dans le récit de la Pentecôte que nous avons entendu tout à l’heure. « TOUS furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues et CHACUN s’exprimait selon le don de l’Esprit. (…) Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la Province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie, de la Pamphylie, de l’Egypte et des contrées de Libye proches de Cirène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, TOUS nous les entendons parler dans NOS langues des merveilles de Dieu ». L’Esprit Saint articule ici de façon admirable le particulier, le communautaire et l’universel. Chacun, d’autres, tous. C’est sa force, sa signature. Précisément parce qu’il est Dieu, il peut s’occuper simultanément de ce qu’il y a de plus petit et de plus grand, de plus personnel et de plus universel sans aucune confusion des plans. « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous galiléens ? » s’interroge la foule. « Comment se fait-il que chacun d’entre nous les entende dans son propre dialecte, dans sa langue maternelle ? » La réponse est donnée par l’Ecriture : c’est la marque de Dieu, la puissance de l’Esprit Saint, que de faire l’unité du Corps sans faire violence à la diversité des membres.

C’est d’ailleurs la prière que nous pouvons formuler ce matin : demander à Jésus de souffler sur nous son Esprit comme il le fit sur ses apôtres pour qu’il renouvelle en profondeur notre cœur, pour qu’il nous rende capables de discerner dans notre monde et dans notre communauté les ferments d’unité, d’harmonie et de concorde sans abolir les différences légitimes.

Dans quelques instants, N., N. et N. vont être plongés dans la mort et la résurrection de Jésus, ils vont être désaltérés par l’unique Esprit. Comment allons-nous les accueillir pour ce qu’ils sont vraiment ? Membres d’une génération qui n’est pas la nôtre ; membres de familles que nous connaissons plus ou moins bien, mais désormais, par ce sacrement, membres du Corps que nous formons par la puissance de l’Esprit. Ils ne parleront peut-être pas notre langage ; ils ne seront peut-être pas comme nous l’aurions imaginé, mais ils seront appelés, comme nous, à faire grandir le Peuple de Dieu, le Corps du Christ, le Temple de l’Esprit que nous formons.

Alors, frères et sœurs, à la suite des apôtres et des saints de tous les temps, osons annoncer les merveilles de Dieu dans nos langues respectives ! Osons faire de nos différences une force ! Ce qui est véritablement possible à condition que nous nous laissions transformer en profondeur par l’Esprit Saint. Esprit qui transcende les divisions ; Esprit qui balaye les idéologies ; Esprit qui unifie les sociétés fracturées.

« Ô Esprit Saint, lumière bienheureuse, vient remplir jusqu’à l’intime le cœur de tous tes fidèles. (…) Lave ce qui est souillé, baigne ce qui est aride, guéris ce qui est blessé. Assouplis ce qui est raide, réchauffe ce qui est froid, rends droit ce qui est faussé. (…) Donne mérite et vertu, donne le salut final, donne la joie éternelle ». Amen.

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