2ème dimanche du Carême (Année A)

Dimanche 1er mars 2026

Gn 12,1-4a – Ps 32 – 2Tm 1,8b-10 – Mt 17,1-9

***

Au début de cette homélie, j’aimerais vous soumettre une petite question : si cet après-midi, en vous baladant seul dans la campagne, la nuée divine vous couvrait de son ombre, qui aimeriez-vous rencontrer ? Cela peut être n’importe qui… un personnage historique ou une célébrité actuelle, quelqu’un que vous admirez ou que vous aimez. Avec qui aimeriez échanger ?

Alors évidemment, parce que l’on est à la messe en plein milieu du carême, la bienséance et la piété nous invitent à répondre en chœur : « Jésus » ! Cela va de soi… Rassurez-vous, Jésus, vous le verrez tôt ou tard, au soir de votre vie. Alors pour intégrer cet élan de piété qui ruine mon petit sondage, je vous repose ma question en la changeant un tout petit peu : si cet après-midi, vous viviez une expérience spirituelle forte et que Jésus vous apparaissait, avec qui voudriez-vous le rencontrer ? Je vous laisse un instant pour réfléchir.

Cette question, chers frères et sœurs, n’est pas complètement ingénue, vous vous en doutez. Mon but, ici, est de permettre à chacun de se mettre à la place de Pierre, Jacques et Jean qui voient Jésus s’entretenir avec Moïse et Elie. Car pour nous, ces deux hommes ne disent peut-être pas grand-chose. A mon avis, assez peu d’entre nous, par ce petit exercice de pensée, ont désiré de tout leur cœur rencontrer Moïse et Elie… Peut-être avons-nous plutôt pensé à Napoléon, Martin Luther King ou encore saint Louis. Moïse et Elie sont certes d’illustres personnages mais peut-être pas les hommes que nous admirons le plus au monde.

Et c’est peut-être là que notre expérience diverge de celle des apôtres que nous essayons de rejoindre. Car pour un Juif du 1er siècle, baigné dans la culture religieuse d’Israël, Moïse et Elie ne sont pas de simples figures du passé dont parlent les vieux rouleaux conservés à la synagogue. Moïse est l’homme le plus respecté du peuple, la cheville ouvrière de la sortie d’Egypte, celui à qui Dieu a donné la Loi sur le mont Sinaï. Et Elie n’est pas en reste. Il est le plus grand prophète de l’ère royale, celui dont la tradition dit qu’il s’est envolé sur un char de feu à la fin de sa vie. Autrement dit, la rencontre de Moïse et d’Elie a quelque chose de grandiose, d’extraordinaire, d’incomparable pour Pierre, Jacques et Jean. Jésus, qu’ils admirent certainement beaucoup, est en train de discuter avec les deux personnages les plus célèbres de l’histoire. Jésus, avec qui ils passent tout leur temps, est en train de parler d’égal à égal, avec les figures matricielles de la Révélation biblique.

Réaliser cela, c’est, je crois, saisir le sens profond de la Transfiguration. Jésus, qui vient d’annoncer pour la première fois à ses disciples ce qui allait lui arriver lors de la Pâque, à savoir son arrestation, sa mort et sa résurrection, a voulu poser un acte majeur pour que cette annonce prenne du poids… Il veut leur faire comprendre que cette souffrance, cette mort et cette résurrection ne seront pas seulement celles d’un homme sage comme le pays en compte tant. SA mort et SA résurrection sont celles du Fils unique. Jésus EST Dieu, comme le laisse ici transparaître la brillance de son visage et la blancheur de son vêtement. Jésus EST Dieu comme le laisse entrevoir son échange d’égal à égal avec Moïse et Elie. Et enfin, Jésus EST Dieu, comme le laisse entendre la voix venue de la nuée qui interpelle les apôtres : « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie : écoutez-le ! » Les apôtres sont terrassés par une telle lumière. Lumière physique bien sûr, mais surtout lumière spirituelle qui éclaire d’un coup la mystérieuse attraction que Jésus exerce sur eux. Il n’est pas un simple Messie. Il EST le Verbe de Dieu qui parlait déjà à Moïse dans le buisson ardent. Le Verbe de Dieu qui passa auprès d’Elie au creux du mont Horeb.

C’est cette révélation qui nous aide à mieux comprendre la demande de saint Pierre face à une scène si étonnante : « Seigneur, il est bon que nous soyons ici ! Si tu le veux, je vais dresser ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, et une pour Elie. » Il n’est pas en train de jouer le gérant de camping, ni d’organiser un pique-nique céleste, comme on le dit parfois en se moquant gentiment. A mon avis, saint Pierre pense sérieusement que la mission de Jésus est de demeurer là, avec Moïse et Elie, sous les tentes qui rappellent celles dans lesquelles vécurent les Hébreux pendant leur longue traversée du désert et que les Juifs célèbrent par la fête de Souccot.

Mais, Jésus va vite lui faire comprendre que sa mission ne s’arrête pas là, sur cette montagne. La Transfiguration n’est qu’un moment, un temps béni, consacré, pour permettre aux apôtres de toucher du doigt la gloire céleste. Mais la brillance et la blancheur ici entrevues, aussi extraordinaires soient-elles, ne sont que la préfiguration de celles qui habilleront le Ressuscité. Pour l’instant, Jésus doit descendre. Descendre de la montagne pour aller à Jérusalem. Descendre de la chambre haute pour souffrir au jardin des Oliviers. Descendre de la Croix pour aller aux profondeurs des enfers et en faire sortir tous ceux qui attendaient sa venue. Oui, Jésus va ressusciter, comme le préfigure la Transfiguration. Mais avant cela, il doit mourir pour sauver l’humanité.

Je crois, chers frères et sœurs, que cette lecture de la Transfiguration peut dessiner les contours de notre prière pendant cette deuxième semaine du carême.

D’abord, en nous interrogeant : quelle place occupe Jésus dans notre vie ? Et plus précisément, est-il supérieur à tous ceux que nous admirons et que nous aimons ? Avons-nous vraiment une relation intime, vivante avec lui au point de le considérer comme « le Fils bien-aimé » du Père, celui que le Père a choisi pour nous faire entrer dans la gloire ?

Enfin, après nous avoir ainsi interrogés, cette lecture de la Transfiguration pourra encore nous galvaniser et nous remobiliser. Sommes-nous prêts à ressusciter avec Jésus ? Et pour cela, sommes-nous prêts à descendre avec lui de la montagne ? Puisqu’il n’a négligé aucune souffrance, aucune douleur, aucune peine par amour pour nous, nous pouvons vivre chaque souffrance, chaque douleur, chaque peine en union avec lui. Telle est notre mission, en particulier pendant le carême : unir notre vie à la sienne, consentir à descendre avec lui jusqu’aux profondeurs de la mort pour ressusciter en lui avec les nouveaux baptisés pendant la nuit de Pâques. Amen.

Laisser un commentaire